L’IA ne remplacera jamais le professionnel

Si elle promet de faciliter les recherches et de soulager les professionnels de certaines tâches, l’intelligence artificielle impose aussi de nouvelles précautions. Le point avec François-Xavier Chedaneau, bâtonnier de l’Ordre des avocats de Poitiers.

L’utilisation de l’intelligence artificielle est-elle devenue pratique courante dans les cabinets d’avocats ?

« On ne parle de l’intelligence artificielle dans les cabinets d’avocats que depuis peu, alors qu’il s’agit d’un domaine technique assez ancien. C’est vraiment au début des années 2020 que la question de l’utilisation de l’intelligence artificielle par les avocats s’est posée de manière concrète. À l’initiative de sa commission numérique, le barreau de Poitiers a ainsi décidé de déployer, à la fin de l’année 2025 et au début de l’année 2026, une solution permettant à chaque avocat inscrit de bénéficier, pour un coût extrêmement modique, d’un recours à une solution d’intelligence artificielle. L’objectif est de permettre à chaque avocat de disposer d’une solution à bas coût (alors que les outils sont aujourd’hui assez onéreux) et qui soit la même pour tous. Les applications les plus souvent utilisées sont évidemment l’aide à la recherche documentaire, ainsi que l’aide à la structuration d’une argumentation. »

Pour les professions juridiques, quels sont les bénéfices attendus et les avantages concrets d’un recours, sinon systématique, à tout le moins régulier, à l’IA ?

« L’intelligence artificielle doit être un outil à la disposition des avocats pour le service qu’ils rendent à leurs clients. Il appartient à chacun de déterminer quels sont les bénéfices attendus ou les avantages concrets qu’ils retirent de l’utilisation d’un tel outil. Évidemment, on pense immédiatement au gain de temps, notamment en matière de recherche documentaire, ou à l’aide à la construction d’une argumentation. Il faut cependant se garder d’un recours excessif, et en tout cas non réfléchi, à l’intelligence artificielle. L’intelligence artificielle n’est pas infaillible, et les informations qu’elle communique sont parfois fausses ou trompeuses, alors que l’IA les présente comme un fait certain, ce que l’on qualifie d’hallucination. Il ne faut pas croire non plus que l’intelligence artificielle remplacera l’avocat. Le recours à cet outil, formidable appui de l’avocat, ne doit jamais conduire à ce que le professionnel du droit perde le lien avec son client et le sens des demandes exprimées par celui-ci. »

Considérez-vous de fait l’intelligence artificielle comme un outil d’avenir, capable d’aider, d’accompagner et de soulager l’avocat dans l’exercice de son métier ? Ou le voyez-vous, au contraire, comme un danger pour la profession ?

« C’est évidemment un outil d’avenir, comme furent en leur temps les nouveaux outils informatiques. Les termes de la question sont justes, en ce que l’intelligence artificielle est là pour aider, accompagner et soulager l’avocat. Ce ne doit pas être un ennemi, un concurrent, ou un danger. Car jamais l’intelligence artificielle ne remplacera un avocat qui, seul, est capable d’analyser non pas des données brutes mais celles qui lui sont fournies par un client, avec sa personnalité, son histoire, son objectif... Le danger de l’intelligence artificielle est ailleurs : notamment dans la préservation du secret professionnel en cas d’utilisation d’une intelligence artificielle générative. Les instances nationales de la profession y travaillent. »

Le caractère « non infaillible » de l’IA soumet ses utilisateurs au spectre de l’erreur. D’un point de vue juridique, quels sont les risques encourus par des experts-comptables trop confiants dans les capacités de l’outil numérique à se substituer à eux dans l’exercice de leurs missions ?

« Comme tout professionnel, l’expert-comptable est soumis à une obligation vis-à-vis de son client, et il engage sa responsabilité contractuelle en cas d’inexécution ou de mauvaise exécution de sa lettre de mission. Concrètement, si un expert-comptable tient pour fiables les informations qui lui sont données par une intelligence artificielle et propose à son client une solution qui s’avère en pratique désastreuse pour ce dernier, ou lui fait commettre une faute, il va engager sa responsabilité. Tout comme en ce qui concerne l’avocat, il ne faut jamais croire que l’intelligence artificielle est capable de se substituer au professionnel dans l’exercice de ses missions. Quel que soit l’apport de ce nouvel outil, le professionnel doit par principe conserver la maîtrise du dossier qui lui est confié et, naturellement, vérifier l’ensemble des informations qui lui sont données. À défaut, l’intelligence artificielle n’étant pas assurée, c’est l’assurance de l’expert-comptable qui sera recherchée par le client mécontent ! À l’heure actuelle, c’est l’assurance « classique » souscrite par chaque professionnel au titre de sa responsabilité civile professionnelle qui sera mobilisée. Il faut garder à l’esprit que la multiplication de sinistres, notamment ceux engendrés par une utilisation non maîtrisée de l’intelligence artificielle, conduira nécessairement à une augmentation des primes... »